Violences conjugales et travail : pourquoi l'entreprise est aussi concernée ?
Les violences conjugales sont encore largement considérées comme une affaire privée. Elles se déroulent dans la sphère intime et relèveraient, à ce titre, de la seule responsabilité des personnes concernées.
Pourtant, leurs conséquences vont bien au-delà du domicile. Elles affectent la santé, les relations familiales, la parentalité, la vie sociale… mais aussi le travail.
Depuis plusieurs années, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à s’interroger sur leur rôle. Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les violences conjugales sont davantage reconnues comme un enjeu de santé publique, et les violences conjugales au travail comme une réalité à prendre en compte en raison de leurs répercussions sur la santé et la vie professionnelle.
Les entreprises sont ainsi confronté·es à de nouvelles interrogations : comment réagir lorsqu’une salarié·e évoque des violences ? Quels signes peuvent alerter lorsque rien n’est dit ? Jusqu’où va la responsabilité de l’entreprise ? Comment soutenir sans s’immiscer dans la vie privée ?
Il ne s’agit pas pour les entreprises de se substituer aux services spécialisés ou à la justice. Mais elles ont un rôle à jouer : être en capacité de repérer des situations préoccupantes, créer les conditions permettant à une parole d’émerger et orienter les personnes concernées vers les dispositifs adaptés.
Quelques chiffres clés
- 376 000 femmes majeures ont déclaré avoir subi en 2023 des violences physiques, verbales ou psychologiques et/ou sexuelles de la part d’un conjoint ou ex-conjoint.
- Parmi elles, 19 % déclarent avoir déposé plainte à la suite de ces violences.
- En 2024, 107 femmes ont été victimes de féminicide au sein du couple.
- La même année, 270 femmes ont été victimes d’une tentative de féminicide au sein du couple.
Sources : MIPROF –SSMSI, enquête VRS 2024 Délégation aux victimes du ministère de l’Intérieur , données 2024.
Quand les conséquences des violences s'invitent dans le travail
Les répercussions des violences conjugales au travail sont multiples. Certaines produisent des effets visibles, la plupart sont beaucoup plus discrètes. Elles varient selon les situations, l’intensité et l’ancienneté des violences, les ressources de la personne ou encore le soutien dont elle bénéficie.
Certaines victimes arrivent au travail épuisées après une nuit de violences ou de contrôle permanent. D’autres doivent gérer des procédures judiciaires, des démarches administratives ou la protection de leurs enfants tout en poursuivant leur activité professionnelle.
Il serait pourtant illusoire de vouloir dresser le portrait type d’une personne victime de violences conjugales. Certaines continuent à exercer leur activité sans que rien ne paraisse. D’autres mobilisent une énergie considérable pour préserver leur vie professionnelle, parfois au prix d’un épuisement important. Chez d’autres encore, certaines difficultés deviennent progressivement perceptibles dans le quotidien de travail.
Des retards ou absences répétés, une fatigue persistante, une baisse de concentration, des erreurs inhabituelles, des difficultés relationnelles, un changement de comportement ou un isolement croissant peuvent ainsi être remarqués par des collègues, des managers … de l’entreprise. Les équipes RH peuvent également être sollicitées pour des demandes d’aménagement d’horaires ou des absences à répétition.
Ces manifestations restent cependant peu spécifiques. Elles peuvent avoir de nombreuses autres causes : un problème de santé, un deuil, une séparation, des difficultés financières, un épuisement professionnel… Pris isolément, aucun de ces éléments ne permet de conclure à une situation de violences conjugales.
Leur accumulation, leur apparition soudaine ou leur persistance peuvent néanmoins conduire à s’interroger.
L’objectif n’est pas d’inviter les professionnel·les de l’entreprise à interpréter chaque changement de comportement ou à rechercher des preuves. Mais connaître les conséquences possibles des violences permet de porter un regard différent sur certaines situations et d’éviter des interprétations trop rapides. Une personne considérée comme peu investie, distraite ou désorganisée est peut-être confrontée à une réalité beaucoup plus complexe que ce qui apparaît au premier regard.
Au-delà de leurs effets sur la personne concernée, les violences conjugales peuvent aussi avoir des répercussions directes sur l’organisation : perturbation d’une équipe ou d’un service, appels ou messages répétés de l’auteur des violences, tentatives pour obtenir des informations, voire présence de celui-ci sur le lieu de travail.
Les violences conjugales ne sont donc pas sans incidence sur la vie de l’entreprise. Les ignorer au nom d’une séparation stricte entre sphère privée et sphère professionnelle ne les fait pas disparaître.
Une place particulière pour l'entreprise
Reconnaître cette réalité ne signifie pas que l’entreprise doive devenir un lieu de prise en charge.
Elle n’a ni la compétence ni la vocation de remplacer les associations spécialisées, les services sociaux, les professionnel·les de santé ou la justice.
Mais elle occupe une place singulière. Pour certaines personnes, le travail constitue l’un des rares espaces où elles échappent, au moins temporairement, à la présence de l’auteur des violences. C’est aussi un lieu où elles sont en contact régulier avec d’autres personnes, où des changements peuvent être remarqués et où une parole peut parfois émerger.
Cette parole peut apparaître au détour d’une conversation, à l’occasion d’une demande d’absence ou d’un événement particulier. Elle peut aussi ne jamais être exprimée.
L’enjeu n’est donc pas de faire parler à tout prix. Il est de permettre aux personnes susceptibles d’être confrontées à ces situations de disposer de quelques repères : savoir ouvrir un espace de dialogue lorsqu’une situation inquiète, savoir accueillir une confidence si elle survient et connaître les limites de son rôle.
Accueillir la parole d’une personne victime de violences conjugales demande cependant une posture particulière. Écouter n’est pas interroger, aider n’est pas décider à la place de la personne et la volonté de bien faire ne suffit pas toujours à éviter certaines maladresses.
[À lire également : Former au recueil de la parole : écouter sans interroger, accueillir sans promettre.]
Comment l'entreprise peut-elle agir face aux violences au travail ?
Agir ne suppose pas nécessairement de mettre en place un dispositif complexe. Il s’agit d’abord de permettre aux personnes susceptibles d’être confrontées à ces situations de savoir quoi faire, mais aussi de rendre les ressources identifiables et accessibles.
Cela peut passer par la sensibilisation des collaborateur·ices et la formation des managers, des équipes RH, des référent·es et des représentant·es du personnel ; par l’identification de personnes ressources clairement connues dans l’organisation ; par la définition d’une procédure lorsqu’une situation est repérée ou révélée ; et par une bonne connaissance des dispositifs spécialisés vers lesquels orienter.
L’entreprise peut également, en fonction de la situation et de ses possibilités, envisager certains aménagements temporaires : adaptation des horaires, autorisations d’absence, modification des coordonnées professionnelles lorsque celles-ci sont utilisées par l’auteur des violences, ou encore mesures de sécurité lorsque celui-ci contacte l’entreprise ou se présente sur le lieu de travail.
Ces réponses ne peuvent pas être entièrement standardisées. Une mesure pertinente dans une situation peut être inadaptée dans une autre. Elles doivent être pensées à partir de la situation de la personne concernée, de ses besoins et de sa sécurité, plutôt que par l’application automatique d’une solution prédéfinie.
Sensibiliser et former pour ne pas improviser
Sensibiliser et former les professionnel·les de l’entreprise aux violences conjugales ne consiste pas à faire d’elles et eux des spécialistes de l’accompagnement.
Il s’agit de leur donner des repères pour comprendre les mécanismes des violences et leurs conséquences sur la vie professionnelle, identifier les situations qui doivent attirer l’attention, connaître les limites de leur rôle et savoir vers quelles personnes et quels lieux ressources orienter.
La formation permet aussi de construire une culture commune au sein de l’organisation. Lorsqu’un·e manager, un·e responsable RH, un·e référent·e ou un·e membre du CSE est confronté·e à une situation, il est préférable que la réponse ne dépende pas uniquement de sa sensibilité personnelle ou de sa capacité à improviser.
Cette montée en compétence participe également à la prévention des risques psychosociaux et à la qualité de vie et des conditions de travail. Non parce que l’entreprise pourrait résoudre les violences conjugales, mais parce qu’elle peut éviter qu’une personne déjà confrontée à des violences se heurte, dans son environnement professionnel, à l’incompréhension ou à des réactions inadaptées.
L'entreprise, un acteur parmi d'autres
Les violences conjugales relèvent de la sphère privée, mais leurs conséquences débordent largement ce cadre et interpellent la société tout entière.
Les ignorer au nom d’une séparation stricte entre vie personnelle et vie professionnelle revient à passer à côté d’une réalité vécue par de nombreuses personnes. À l’inverse, attendre de l’entreprise qu’elle prenne en charge ces situations reviendrait à lui attribuer une mission qui n’est pas la sienne.
Une entreprise ne met pas fin aux violences conjugales. Elle peut en revanche contribuer à ce qu’une personne trouve, dans son environnement professionnel, des interlocuteur·ices formé·es, des réponses adaptées et une orientation vers les acteurs et actrices compétent·es du territoire.
Reconnaître que les violences conjugales concernent aussi le monde du travail, ce n’est donc pas faire entrer l’entreprise dans la vie privée de ses salarié·es. C’est prendre acte d’une réalité et se donner les moyens d’y répondre à sa juste place.au travail